Sosas 818 et 819 — Pierre LAURET et Marie OLIVIER

La double énigme de Pierre LAURET et Marie OLIVIER

4/24/20248 min read

Pierre LAURET et Marie OLIVIER nous posent une double énigme : deux mariages à un an d’intervalle, dans la même paroisse, avec la bénédiction du même curé, puis un voyage (séparément) pour la même destination !

Intérieur de l'église Saint-Louis à Lorient, dans laquelle Pierre LAURET et Marie OLIVIER se sont mariés (Carte postale)

Pierre LAURET est né le 2 février 1696 à Saint Paul, sur l’île Bourbon. Il est le fils de Jacques LAURET dit « Saint Honoré » et de Félicie VINCENTE.

Pendant son enfance et son adolescence, il côtoie les premiers colons, notamment Jacques FONTAINE « le Parisien » et Antoine « la Roche » PAYET. Ils étaient arrivés à Bourbon après un voyage long et périlleux. Au cours de leur périple, ils avaient connu la faim, la soif, la peur, la maladie et frôlé la mort plus d’une fois. L’évocation de toutes les péripéties qu’ils avaient vécues ne fait qu’exciter l’imagination de Pierre et son désir de connaître à son tour l’aventure. Après tout, les premiers colons les avaient surmontés, ces dangers ! Adolescent, il rêve de faire le chemin à l’envers, de quitter cette île sur laquelle il se sent à l’étroit et de traverser les mers pour aller en France.

Son héros est Gilles FONTAINE, mari de sa sœur Françoise et frère de Marie Anne FONTAINE, la seconde épouse de son père. Pierre a 10 ans lorsque Gilles revient à Bourbon, tout auréolé de ses aventures dans la flibuste. Il rêve de naviguer, mais la vie de pirate ne le tente pas pour autant. À contre-cœur, il apprend le métier de charpentier. Il a 26 ans lorsqu’une opportunité se présente : la Sirène, un navire de la Compagnie des Indes, arrive à Bourbon. Pierre apprend que l’on recherche un matelot remplaçant. Il se présente, est engagé sur-le-champ et inscrit sur le rôle d’équipage sous le n° 154 avec une solde de 20 livres. Il aurait signé pour moins que cela !

Extrait du rôle d’équipage de La Sirène (Source : Mémoire des hommes)

La Sirène est une frégate de 450 tonneaux, 36 canons et 143 hommes d’équipage. Comme tous les navires de la Compagnie des Indes, elle parcourt les océans en transportant des marchandises — du café, du thé, des étoffes, des épices, des esclaves… Le 28 novembre 1720, elle quitte Bourbon et fait voile vers l’Inde. Elle atteint Surate le 10 avril 1721, après cinq mois de navigation, et y reste trois semaines, le temps de décharger sa cargaison et d’embarquer de nouvelles marchandises et des denrées pour la suite du voyage. Pendant toute l’année 1721, la Sirène parcourt la Mer des Indes en tous sens, de port en port : Bendre-Abbas, Surate, Calicut… Enfin, elle amorce le voyage de retour en contournant l’Afrique. Après une escale à l’île Sainte-Hélène, elle repart pour Lorient où elle est désarmée le 11 septembre 1722.

Très ému, Pierre débarque à Lorient et foule la terre de France que son père a quittée quarante-huit ans plus tôt. Il n’a pas envie de retourner à Bourbon, du moins pas dans l’immédiat, et décide de chercher du travail à Lorient. Il est embauché sur le port comme charpentier marine, trouve une chambrette où dormir et commence une nouvelle vie dans la paroisse Saint-Louis où il assiste à la grand-messe tous les dimanches. À l’église, il remarque une jolie jeune fille qui ne peut s’empêcher de le regarder. Il faut dire que ce grand Créole noir ne passe pas inaperçu en Bretagne ! Il finit par faire sa connaissance. Elle s’appelle Marie OLIVIER et vient de Bouaye, près de Nantes.

Ils se marient au bout de quelques mois, le 19 février 1726.

Acte de mariage de Pierre LAURET et Marie OLIVIER le 19 février 1726
(Source : Archives départementales du Morbihan)

Pierre a du mal à s’habituer au froid, à l’humidité et à l’éternel crachin breton. Il raconte son île à Marie, le soleil, les paysages idylliques, les fruits délicieux… Elle se prend aussi à rêver. C’est décidé, ils vont s’installer sur Bourbon.

Mais, ô surprise ! Un an plus tard, le 13 février 1727, quasiment jour pour jour après leur mariage, Pierre LAURET et Marie OLIVIER convolent à nouveau, dans la même paroisse de Lorient.

Acte de mariage de Pierre LAURET et Marie OLIVIER le 13 février 1727
(Source : Archives départementales du Morbihan)

Pierre et Marie peuvent-ils réellement avoir été mariés deux fois à un an d’intervalle, dans la même paroisse, avec la bénédiction du même curé ?

Deux différences entre les actes de mariage sautent aux yeux : tout d’abord, le premier est beaucoup plus succinct que le second, dans lequel l’abbé précise qu’il n’y a pas eu d’opposition au mariage suite à la publication des trois bans et donne les informations qui manquaient dans le premier acte (le lieu et les dates des bans). Ensuite, la première union est célébrée par l’abbé COHALAN lui-même, la deuxième par missire Louis BABIN, prêtre curé de la paroisse contrôlé étroitement, semble-t-il, par l’abbé COHALAN qui certifie la conformité du mariage, donne son consentement et signe l’acte.

Plusieurs explications sont possibles.

  • Le mariage a eu lieu en 1726 mais il a été invalidé, faute de publication de bans, d'où la nécessité d'organiser une nouvelle cérémonie.

  • Le premier acte de mariage se trouve bizarrement à la toute fin du registre de 1726 et non à sa place logique, avec les autres actes de février. Il peut s’agir d’une recopie, pour réparer un oubli. Il arrivait à l’époque que des actes soient enregistrés sur des morceaux de papier pour ne pas les oublier (comme des « post it » avant l’heure !) ou ajoutés dans la marge ou au début de l’année suivante.

  • Un seul mariage a eu lieu, en 1727. Imaginons que, un ou deux ans plus tard, on a réclamé l’acte de mariage en disant qu’il avait eu lieu en février 1726. Comme c’était une erreur, on ne l’a pas trouvé et on a rédigé à la va-vite un acte de mariage à la fin du registre de 1726 sans avoir la curiosité d’aller voir dans le registre suivant où on aurait trouvé le véritable acte de mariage.

  • Un seul mariage a eu lieu, en 1727. Marie est enceinte de plusieurs mois, elle va attendre d’avoir accouché pour voyager. Son époux embarque dix jours après la date du mariage. On peut imaginer qu’ils font part de ce voyage et de la grossesse au curé pour légitimer l’enfant à naître, et que le curé accepte de rédiger un acte antidaté à la fin du registre de 1726…

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises ! Voyons maintenant la chronologie de leur voyage et de leur installation sur Bourbon.

  • Le 23 février 1727, Pierre quitte Lorient

  • Le 7 décembre 1727, il débarque à Port-Bourbon (île de France)

  • Le 24 novembre 1728, Marie quitte Lorient pour l’île Bourbon

  • Le 29 avril 1729, elle débarque à son tour sur l’île de France

  • Fin 1730, ils s’installent enfin sur Bourbon

Dix jour après leur “second” mariage, Pierre LAURET embarque seul sur l’Expédition.

Pierre LAURET sur le rôle de l’Expédition (Source : Mémoire des Hommes)

Il est enrôlé comme maître charpentier / officier marinier, donc chargé du bon fonctionnement technique du navire, dans son domaine — la charpente. Sept ans après son voyage aller, sa solde est toujours de 20 £. Le rôle donne quelques détails physiques (âge, taille, poil) : il a 32 ans, et il est grand et noir de cheveux.

Pourquoi Pierre et Marie ne voyagent-ils pas ensemble ? Pourquoi attend-elle un an et quatre mois pour quitter Lorient après le départ de son époux ? Mon hypothèse est qu’elle est enceinte et attend d’avoir accouché pour voyager. Mais le bébé ne figure pas sur le rôle des passagers avec Marie… Alors, un bébé mort-né ? Ou bien Marie retarde son départ pour laisser à Pierre le temps de préparer l’installation de sa future famille sur Bourbon (construire une case, défricher,commencer à planter, etc.).

En décembre 1727, Pierre débarque, non pas sur l'île Bourbon mais à Port-Bourbon, sur l’île de France, comme on appelait alors l’île Maurice. Il décide d’y rester. Pour quelle(s) raison(s) ? Pense-t-il que ce territoire encore neuf (la colonisation par les Français n’avait débuté qu’en 1715) présente plus d’opportunités ?

Marie ne rejoint Pierre qu’un an et demi plus tard. Elle quitte Lorient le 24 novembre 1728 sur le Royal Philippe en partance pour l’Inde. Elle voyage comme passagère  « à la ration » et reçoit 500 £ d’acompte sur les gages de son époux.

Voyage de Marie OLIVIER sur le Royal Philippe (Source : Mémoire des Hommes)

Par quel tour de passe-passe Marie peut-elle recevoir 500 £ d’acompte sur les gages de Pierre dont la solde n’est que de 20 £ par mois ? Cela représente vingt-cinq mois de salaire ! Or, le nom de Pierre ne figure sur le rôle d’aucun autre navire de la Compagnie des Indes après décembre 1727.

Pourquoi Marie embarque-t-elle comme « passagère pour l’île Bourbon » alors que son époux est sur l’île de France depuis presqu’un an ? Soit elle apprend tardivement que Pierre n’est pas allé jusqu’à Bourbon. Car l’information circule lentement à l’époque : un voilier trois mâts de la Compagnie des Indes était dépendant des vents qui soufflaient six mois dans un sens puis six mois dans l’autre ; d’autre part, il fallait un minimum de trois mois sans escale — si tout allait bien — pour contourner l’Afrique. Soit, explication plus plausible, les passagers sont débarqués sur l’île de France en raison de la situation sanitaire sur l’île Bourbon. En effet, une terrible épidémie de vérette, qui fera mille cinq cent morts, sévit sur Bourbon entre avril et octobre 1729. Toutes les familles de l’île sont touchées par l’épidémie.

Les époux LAURET finissent par se retrouver et aller ensemble à Bourbon à la fin de l’année 1730. Ils habitent d’abord à Saint-Paul où naissent leurs deux premiers enfants — Marie Jacquette le 18 janvier 1731 et Félixe le 5 décembre 1732. Ensuite, ils s’installent à Saint-Pierre où naissent Vincent (le 11 avril 1735) et Anne Michelle (le 23 juin 1740).

Une fois installé à Saint Pierre, le couple ne quittera plus Bourbon. Pierre et Marie meurent tous les deux en 1776, à cinq semaines d’intervalle.