Sosa 930 et 1606 — Emmanuel TÉCHER

Le premier aubergiste de Bourbon

6/24/20246 min read

Emmanuel TÉCHER, ancêtre de Louis FONTAINE et de Virginie LALLEMAND, a créé le premier service de messageries et la première auberge de l’île Bourbon ; il a également tracé ce qui deviendra le « Chemin des Anglais »

Roue de descendance d'Emmanuel TÉCHER

Je suis né aux Indes vers 1666, de Balthazar TEXEIRA da MOTTA et Catherine DOUAR, originaires du Portugal. Sur Bourbon, mon patronyme est TÉCHER. Ayant reçu une bonne éducation, je sais lire et écrire, dessiner, et connais même un peu le latin. Je me pique d’être chirurgien — de vous à moi, je sais surtout saigner — et suis aussi connu comme barbier, bon menuisier et charpentier. Ma vie est une suite d’aventures, de surprises, de rebondissements car, en véritable pionnier, je peux tout faire et me lance constamment de nouveaux défis.

Je débarque à Bourbon une première fois à l’âge de 13 ans en novembre 1678, après un voyage à bord du Rossignol avec ma sœur Andrée, de vingt ans mon ainée. Le navire transportait aussi quatorze femmes indo-portugaises destinées à épouser des colons.

De retour aux Indes l’année suivante, je reviens à Bourbon en octobre 1681 sur le Soleil d’Orient. À l’époque, selon la règle « premier arrivé, premier servi », je choisis un terrain à Saint-Paul et m'y installe. En novembre 1689, j'épouse Anne NATIVEL qui n’a même pas 12 ans, et me fixe définitivement sur cette île.

Le 15 février 1690, j’obtiens une concession pour mon terrain à Saint-Paul, mais les vastes étendues inoccupées de La Possession me narguent… Pourquoi personne n’a encore songé à s’y installer ? Au bout de dix-huit mois sur la concession de Saint-Paul, je la cède à mon beau-frère et vais m’établir avec ma petite famille, à nouveau sans titre de propriété, à La Possession. J’obtiendrai une concession pour ces terres en 1699.

La Possession du Roy - C’est à cet endroit, situé à mi-chemin entre Saint-Paul et Saint-Denis, que les Français ont officiellement pris possession de l’Isle. En 1649, sur ordre d’Etienne de FLACOURT, administrateur de Fort-Dauphin, le capitaine Roger LE BOURG y fixe un tableau représentant les armes de la France, accompagné d’une inscription explicative et décide de donner à l’île le nom de Bourbon. Depuis, le lieu s’appelle « la Possession du Roy ».

Ma propriété est immense et elle va être encore agrandie en 1728 pour aller de la Grande Chaloupe jusqu’au Dos-d’Âne en passant par la Ravine à Malheur. Bientôt, je possède toutes les terres de la Possession et peux me targuer d’être l’un des premiers grands propriétaires terriens de l’île.

La propriété d’Emmanuel TÉCHER (Vue Google Earth)

Extrait du recensement de 1708 :
Chef de famille : Emmauel TECHER
(Archives départementales de La Réunion)

Transcription de l'extrait de recensement ci-dessus
Terres — Une maison et piece de terre a la possession du Roy ou il demeure ou lon eleve des vollailles, des bœufs, des cochons et chevaux et ou lon cultive du bled, du ris, du mil, des cannes, patates et légumes
Bestiaux — 15 bœufs, 15 cochons, 11 chevaux, divers volailles
Recoltes — 400 L de bled, 500 L de ris, 500 L de mil, divers legumes [Notes : L = livres ; mil = maïs]

Le travail ne me fait pas peur mais la plus grande partie de mes terres restent en friche car le terrain — immense et escarpé — est difficile à travailler et je n’ai que deux esclaves. Heureusement, mes sept fils m’apportent un concours appréciable. La partie cultivée et les nombreux animaux que j’élève nous permettent de vivre confortablement.

Mes animaux vivent en liberté sur mes terres ; je ne risque pas de les perdre car mes plus proches voisins sont éloignés de plusieurs lieues. Lorsque je décide de tuer un bœuf pour le vendre ou le manger, je l’abats souvent au fusil parce que ces fichus animaux ne se laissent pas attraper facilement. Ensuite, pour le transporter de la montagne jusqu’à ma case, dans les bas de La Possession, j’ai conçu un système astucieux : après avoir passé une corde autour des reins du bœuf, je l’attache au pommeau de ma selle et traîne ainsi l’animal mort derrière mon cheval. Voilà pourquoi un chemin de La Possession porte désormais le nom de « Chemin Bœuf-Mort ».

Dans les années 1690, l’île n’est habitée que de Saint-Paul à La Possession et de Saint-Denis à Sainte-Suzanne. Le gouverneur VAUBOULON lance l’idée d’une liaison entre Saint-Denis et La Possession. Mais entre ces deux sections se dresse l’obstacle quasiment infranchissable de la montagne trop escarpée et coupée de profondes ravines. Pour aller de Saint-Denis à Saint-Paul, le plus facile est de passer par la mer, mais le temps rend trop souvent la navigation périlleuse, voire impossible. VAUBOULON envisage de construire un chemin littoral le long du bord de mer, pour pouvoir y passer non seulement un homme à cheval, mais une charette. Le projet se révèle irréalisable à cause de l’avancée des caps où la mer bat continuellement la falaise à pic. Finalement, même malaisé et parfois dangereux, il reste moins difficile de pratiquer un chemin par la montagne lorsque l’état de la mer interdit l’usage du bateau. On peut aussi faire la moitié du chemin par mer, jusqu’à la Possession et, de là, continuer à cheval jusqu’à Saint-Paul.

Un jour, j’ai une idée. Pourquoi ne pas louer mes chevaux aux voyageurs pour aller jusqu’à Saint-Paul, lorsque, venant de Saint-Denis, ils débarquent à la Possession ? Aussitôt dit, aussitôt fait, je crée un service de messageries, le premier de l’île.

Une idée en entraîne une autre. Le chemin entre Saint-Paul et Saint-Denis est long et ardu, et les voyageurs doivent emporter des vivres et souvent passer une nuit à même le sol par tous les temps. La Possession étant presque à mi chemin des deux quartiers, je leur propose le gîte et le couvert chez moi — moyennant finance bien entendu. Mon initiative est un succès, la première auberge de l’île est née. Pour moi, c’est une façon lucrative de m’occuper en dehors des temps consacrés à la culture et à l’élevage, et pour les voyageurs cela marque un réel progrès.

Le chemin que j’ai tracé servira de base au Chemin des Anglais qui existe encore aujourd’hui

Le chemin des Anglais
En 1730, la Compagnie des Indes reprend le projet de jonction entre La Possession et Saint-Paul pour ouvrir un chemin praticable au-dessus de la falaise, et ainsi relier l’ouest et le nord de l’île. Le gouverneur Pierre Benoît DUMAS utilise 60 esclaves pour construire un chemin, de 18 km de long. Trente ans plus tard, l’ordonnateur Honoré de CRÉMONT décide de paver le chemin en basalte. Il faut huit ans pour en faire une « voie romaine ».
Durant les guerres napoléoniennes, 3 000 soldats britanniques empruntent cette voie le 7 juillet 1810 lors de la prise de l’île, d’où le nom de « Chemin des Anglais ».
Ce chemin, d’abord abandonné avec la construction de la route du littoral, a été réhabilité. En 2014, il a été inscrit monument historique. Il est maintenant bien entretenu et très fréquenté par les randonneurs.

Le Chemin des Anglais aujourd’hui (Vue Google Earth)

Parfois, je repense aux voyages de ma jeunesse avec un petit pincement de nostalgie. N’y résistant plus, le 5 mai 1707, je m’engage sur le quaiche Saint Louis en partance pour Pondichéry. Anne promet de s’occuper de tout en mon absence. Le navire fait des allers et retours entre les Indes et Bourbon et je revois régulièrement ma famille. Notre fille Marie Thérèse est née peu avant mon départ et notre neuvième enfant, Pierre Noël, arrivera juste avant mon retour. En 1709, je reviens à Bourbon, définitivement cette fois.

Aujourd’hui, au début de l’an 1758, quand je regarde en arrière, je me dis que ma vie a été une suite de premières et de records. Le premier service de messageries, la première auberge et de l’île — ce n'est pas rien ! Et le Chemin des Anglais ne porte pas mon nom mais c'est la trace que je j'ai laissée sur cette île devenue mienne.

J’ai maintenant 92 ans, Anne en a 82, nous sommes mariés depuis soixante-dix ans et avons élevé quinze enfants ! Encore un record…