Sosa 776 — George NOEL

Un huguenot anglais à Bourbon

8/16/20246 min read

Récolte de café à l’île Bourbon, aquarelle attribuée à Jean Joseph Patu de Rosemont, ça.1800 (Wikimedia.com)

À peine débarqué sur Bourbon, j’abjure ma foi protestante et me convertis au catholicisme pour pouvoir épouser unefille de l’île. Le jeu en valait la chandelle puisque je deviendrai un gros propriétaire terrien, un roi du café !

Roue de descendance de George NOEL

Mes parents, Thomas et Rebequa NOEL, étaient des huguenots d’origine française.

L’exode des huguenots a commencé vers 1550, après les premières persécutions sous le règne de Louis XIV. La rupture du roi Henry VIII d’avec l’église de Rome en 1534 fait de l’Angleterre une terre d’accueil pour les protestants persécutés et 40 000 à 50 000 d’entre eux sont accueillis par Edouard VI — c’est le « Grand Refuge ». La famille NOEL fait partie de l’importante communauté des huguenots français à Londres, mais j’ignore à quelle date ma famille s’est installée dans la capitale anglaise.

Mon père est horloger à Londres et, en toute logique, j’apprends l’horlogerie. Je suis un habile artisan mais ne me vois pas exercer ce métier toute ma vie. J’entends les récits de voyage qui circulent et suis tenté par l’aventure, comme tous les jeunes hommes à l’époque. Un soir, dans un pub, attiré par les profits mirobolants et l’exotisme que l’on me fait miroiter, je me laisse enrôler par la “presse” d’un vaisseau forban (on appelle ainsi les recruteurs qui profitent de l’état d’ébriété des clients pour leur faire signer un engagement dans la flibuste) et largue les amarres.

Après quelques années passées à bourlinguer sur les mers, rescapé de moult tempêtes, combats et tribulations diverses — je vous passe les détails — je débarque à Bourbon sur un navire forban qui y fait escale du 9 au 12 avril 1704.

J’ai environ 26 ans et suis bilingue. Ma connaissance du français et mes compétences en horlogerie facilitent mon intégration sur Bourbon. Le gouverneur BOUCHER rapporte dans son Mémoire que j’ai « même fait une montre à l’Isle Bourbon et racommodé une mauvaise pendulle [achetée] de Monsieur Le Baron de Pallière, sans avoir presque d’outils propres pour cela, et l’un et l’autre vont très bien ». Mais j’ai mille autres occupations et l’horlogerie n’est plus qu’un loisir occasionnel pour moi.

Quel meilleur moyen qu’un mariage pour s’intégrer à la société locale ? À peine installé sur Bourbon, je décide d’épouser Catherine ROYER, Créole blanche née à Saint-Paul, âgée de 13 ans.

Cependant, le catholicisme étant l’unique religion admise dans l’île par les règlements de la Compagnie française des Indes orientales, je dois renoncer à la religion anglicane pour pouvoir me marier. Qu’à cela ne tienne ! Faisant d’une pierre deux coups, le 12 août 1704, j’abjure ma foi protestante et, dans la foulée, fais profession de foi catholique.

Début de l'acte d’abjuration de la foi de George NOEL le 12 août 1704 (Archives départementales de La Réunion)

Transcription : Noël Georges, abjuration du 12 août 1704, N° 518 — L’an de N. S. Jésus-Christ mil sept cent quatre, douzième jour d’août, Georges Noël, anglais de nation, natif de la ville de Londres, âgé d’environ vingt-sept ans, a fait publiquement, dans l’église paroissiale de Saint-Paul en l’île de Bourbon, abjuration de l’hérésie où il avait vécu jusqu’à présent, avec toutes les formes prescrites par l’église catholique apostolique et romaine, entre les mains de Messire Pierre Marquer, Curé, en présence de François Mussard […]

Début de la profession de foi de George NOEL le 12 août 1704 (Archives départementales de La Réunion)

Transcription : Profession de foi de Noël Georges, N° 519 — J’ai Georges Noël, fils de Thomas Noël et de Rebuque Noël de la ville de Londres, capitale de l’Angleterre, en présence des témoins ci-dessus dénommés et de Messire Pierre, Curé de l’île de Bourbon, fait [en] l’église paroissiale de Saint-Paul profession de la religion catholique, apostolique et romaine, et promets sous mon serment et sur l’évangile fait, de la suivre entièrement et en tous ses points, à Saint […]

J’épouse Catherine ROYER le 9 septembre 1704. Un contrat de mariage a été dressé le 23 août, actant plusieurs échanges de terres : la donation à Catherine par Antoinette ARNAUD, sa grand-mère, d’un terrain à la Montagne, puis la donation d’une « maison sur les roches » à l’un de leurs gendres par les parents ROYER en échange d’un emplacement « sur les sables » destiné au futur époux de Catherine. C’est Guy « L’Éveillé » ROYER, le père de Catherine, qui concocte tous ces échanges pour renforcer les liens familiaux. Juste après le mariage, je troque mon emplacement contre celui d’un autre de mes beaux-frères, toujours sur les sables.

Tout va très vite : au recensement de 1704, j’ai déjà trois vigoureux esclaves de 16, 20 et 26 ans et « une maison située entre l’étang et la mer, une piece de terre éloignée d’une lieue dans la montagne ou lon cultive du mil des patates et divers légumes ».

Comme tous les colons, je travaille la terre. Je me dis laboureur mais, en fait, je fais de l’élevage, produis divers légumes, cultive de la vigne, et je fais même du vin…

À mesure que mes terres s’agrandissent, j’achète de nouveaux esclaves. J’en ai six en 1708, et trente-et-un en 1719. Et je mets un point d’honneur à bien les traiter, ce qui me vaut même quelques ennuis. Jugez-en : le 21 janvier 1733, le procureur général de la colonie émet un réquisitoire au Conseil supérieur sous prétexte que j’ai une attitude incompréhensible envers mes esclaves. De quoi m’accuse-t-on ? De les autoriser à se marier !

Mais bientôt je me lance dans une autre aventure, la culture du café.

Je suis un ancêtre à la 8e génération de votre grand-père Louis, né à Londres vers 1677.

La culture du café à Bourbon — Le « bourbon pointu », café indigène, est découvert en 1711. Six ans plus tard, la Compagnie des Indes, cherchant à tirer profit de ses possessions, décide de favoriser sur l’île la culture du « bourbon pointu » et celle du « bourbon rond » venant de Moka.

Les colons font des essais et découvrent que la culture du café n’est pas une sinécure. Le taux de réussite du bourbon rond est ridiculement bas et le bourbon pointu est victime d’un cyclone. La variété indigène ne produit que tous les deux ans, et les pertes sont importantes — une bonne partie est mangée par les bêtes et encore, à condition que les graines lèvent, ce qui est loin d’être toujours le cas.

Cependant, Le marché potentiel est immense et l’espoir de faire fortune pousse les colons à persévérer. La culture s’intensifie. Très gourmande en main d’œuvre, la culture du café accélère l’arrivée de nouveaux esclaves. Le Conseil supérieur de l’île propose des concessions et chaque homme est tenu de planter et d’entretenir cent pieds de café. Les colons quittent le nord de l’île où les gouverneurs successifs ont drastiquement restreint la chasse et la pêche pour aller s’installer dans le sud, vers l’étang du Gol, la Rivière d’Abord et la Rivière St-Étienne.

Plantation de caféiers et transport du café (outremerfunding.fr)

En 1720, je m’installe à mon tour dans le sud. Je m’associe avec un de mes beaux-frères pour obtenir une concession dans le quartier de l’étang du Gol, contre « un mouton et deux coqs d’inde, en deux termes, moitié à pâques et l’autre moitié à la saint martin d’hiver ». Ce n’est pas trop cher payé !

Mes affaires vont bien. En 1732, j’ai vingt-deux esclaves mâles et seize femelles. J’achète toujours plus de terres. Malheureusement, au fur et à mesure qu’augmente la production du café, son prix diminue car sa qualité est inférieure aux variétés d’Arabie. En 1739, les cours chutent de moitié, mais je persiste, persuadé que la culture du café a a un beau potentiel sur notre île. L'avenir me donnera raison mais je ne serai plus là pour le voir.

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George NOEL meurt à Saint-Paul le 7 janvier 1740. Sa veuve, Catherine, se remarie avec Jacques AUBERT en 1742 et décède à Saint-Paul en 1769.