Sosa 768 — Gilles FONTAINE
Le pirate
4/2/20248 min read


Navire dans la tempête (vue du documentaire Capitaine Bowen : L’or maudit des Pirates, de la série “Archipels” sur Réunion la 1ere, diffusé le 11 mai 2022, sur le naufrage du Speaker de John Bowen)
Fils du premier FONTAINE débarqué d’un navire de la Compagnie des Indes orientales pour coloniser l’île Bourbon, notre ancêtre Gilles s’est illustré dans la flibusterie.
Je suis né à Saint-Paul le 16 février 1679, sixième des dix enfants de Jacques FONTAINE « le Parisien » et de Marie Anne SANNE, Malgache. Mon père faisait partie des vingt premiers colons ayant débarqué sur Bourbon en 1665.
Ni mes frères ni moi ne savons lire et écrire, contrairement à mon père. Sur une terre jusqu’alors inhabitée où tout était à faire, les colons n’avaient pas le temps de s’occuper de l’éducation de leurs enfants. Et il n’y avait pas d’école sur l’île. Louis XIV avait décrété en 1689 que les enfants de France seraient envoyés « aux écoles et catéchismes, jusqu’à l’âge de quatorze ans », mais Bourbon est loin de la métropole ! Par conséquent, sur l’île, les enfants étaient des sauvageons largement livrés à eux-mêmes. Ils aidaient leurs parents aux divers travaux agricoles et, le reste du temps, braconnaient, vagabondaient, pêchaient et chassaient à leur guise.
À défaut de leur apprendre à lire et à écrire, Jacques FONTAINE, excellent menuisier, a formé tous ses fils au travail du bois et aux métiers de la construction. C’est ainsi que je suis devenu charpentier, un métier qui ne passionnait guère le jeune homme que j’étais, jusqu’au jour où…
Au début de l’année 1701, un navire pirate s’échoue au cap de Saint-Denis. Il transporte des Noirs capturés à un navire portugais faisant la traite sur les côtes d’Afrique. Les habitants achètent les esclaves et hébergent les pirates. Un certain Eustache LEROY, Créole de Martinique, se retrouve en pension chez mes parents. Il participe à la vie de la famille et, le soir, après avoir bu quelques verres, raconte ses tribulations sur les océans, sa vie mouvementée de pirate, des récits de trésors fabuleux… Nous buvons ses paroles, surtout ma sœur qui deviendra sa femme l’année suivante, et moi qui, à 22 ans, rêve de partir à l’aventure, de découvrir le monde et de faire fortune.
Le 2 avril 1701, je m’engage sur un sloop commandé par John BOWEN, l’un des pirates les plus célèbres de tous les temps.


John Bowen (cartes à collectionner « Sea Raider Chewing gum »)
Et me voilà parti, tout feu tout flamme. Je découvre vite la rudesse de la vie à bord. Il faut supporter la faim et la soif, le gros temps ou le trop grand calme, ferler et déferler les voiles, réparer des cordages, entretenir le navire. Nos vêtements, récupérés lors de pillages, s’usent rapidement aux intempéries et la vermine grouille sous le bonnet qui nous couvre la tête… Pendant les périodes d’inactivité, nous nous entraînons au combat avec des épées en bois ou nous occupons à divers jeux, mais l’argent, l’alcool, les injures et les disputes sont interdits. Le quartier-maître arbitre les conflits et organise le règlement des différends à terre, au pistolet ou au sabre, jusqu’à ce que mort s’ensuive !
Au départ de Bourbon, le sloop de BOWEN fait voile vers les Matatanes, au sud de Madagascar. Pendant le voyage, j’apprends le métier de pirate grâce à mon “matelot”, un membre de l’équipage désigné pour m’aider, prendre soin de moi si je tombe malade, et devenir mon héritier si je meurs. Traditionnellement, deux “matelots” partagent tout : corvées, quarts, ivresses, bagarres…
Je vais vous raconter quelques épisodes de ma vie de pirate — une série d’aventures plus rocambolesques les unes que les autres en compagnie de BOWEN et de trois autres célèbres flibustiers — Thomas HOWARD, Nathaniel NORTH, Thomas WHITE — tantôt associés, tantôt rivaux.
Nous passons quelques mois aux Matatanes, et je découvre le pays d’origine de ma mère. Ensuite, les choses s’accélèrent. Plutôt que de remettre notre sloop en état pour repartir, nous nous emparons de deux navires tout juste arrivés, un brigantin français, le Content, et un navire de la Compagnie écossaise d’Afrique et des Indes orientales, le Speedy Return. Puis nous faisons voile vers Saint-Paul pour prendre possession du Corbeau, une galère laissée là-bas par le capitaine du Speedy Return. Nous arrivons à Saint-Paul le 19 août 1702. Je suis heureux de revoir ma famille, mais nous quittons Bourbon au bout de dix jours car BOWEN a perdu le Content en route et le Corbeau est parti vers l’île Maurice !
Navires endommagés, coulés, brûlés, capturés… Lorsqu’un bateau est perdu, il faut en trouver un autre pour le remplacer. Les pirates passent une bonne partie de leur temps à courir après des bateaux ! Ainsi, à Mayotte, nous attendons une proie. Le temps passe et l’argent commence à manquer. En mars 1703, le Pembroke, un bateau de la Compagnie anglaise des Indes orientales arrive vers l’île. Nous l’abordons, prenons le dessus sur l’équipage et emmenons le navire au large. Pendant deux jours, nous pillons sa cargaison, ses réserves et son armement avant de l’abandonner avec les membres de son équipage qui ne veulent pas nous suivre. Le capitaine du Pembroke, est fait prisonnier par les hommes d’HOWARD qui le gardent comme pilote à bord de son navire, le Fortuné.
Les pirates, forbans, ou flibustiers comme on nous appelle parfois, voyagent sur des navires légers, avec seulement huit à neuf canons et prennent parfois des bâtiments de 50 canons avec 200 ou 300 hommes d’équipage. Leur secret : attaquer par surprise, la nuit de préférence. Et un brave flibustier, sachant qu’il aura sa part du butin, vaut mieux que dix soldats.
À la fin de l’année 1703, BOWEN et HOWARD se retrouvent à l’île Saint-Jean près de Surate. Naviguant de concert, nous apercevons quatre bateaux maures venant de Moka et se dirigeant vers Surate. Nous les prenons en chasse. Deux des navires vont vers le sud et deux vers le nord. BOWEN se lance vers les premiers et rattrape le plus lourdement chargé. Les marins et le commandant du bateau maure préfèrent se rendre sans combattre plutôt que de donner leur vie pour une marchandise qui ne leur appartient pas. Nous ramenons le bâtiment de 500 tonneaux sur la côte malabare, vendons sa cargaison aux marchands indiens et nous emparons de 22 000 livres anglaises trouvées à bord. De son côté, HOWARD réussit à rattraper un des navires partis vers le nord et récupère 80 000 sequins. Le butin est partagé entre les deux équipages. Le second bateau récupéré est une belle pièce, les pirates le rebaptisent le Défi, y transbordent tout leur matériel et brûlent le Speedy Return et le Fortuné, en trop mauvais état.
Au début de 1704, après plusieurs mois de voyage, nous aspirons au repos à terre. Le Défi met le cap sur l’île de France. Sur place, les marins mangent un poisson venimeux nommé “arroups”. Ils se mettent à enfler et quatre d’entre eux meurent. Ceux qui, comme moi, avaient bu beaucoup d’arack, en sortent indemnes. L’alcool a des vertus !
Après un carénage du navire, nous mettons le cap sur Bourbon. Le 9 avril 1704, le Défi mouille à Saint-Paul. VILLERS, alors gouverneur, est hostile à la présence de pirates sur l’île. Nous nous préparons à user de la force, mais les habitants, à qui notre présence est profitable, écrivent une lettre à VILLERS pour le convaincre de nous autoriser à débarquer pour éviter « la fureur des flibustiers qui sans doute pourraient descendre à terre et pilleraient et ravageraient tout ». En débarquant, j’apprends avec tristesse le décès de mon père survenu en décembre 1703. Mais je n’ai pas encore assouvi ma soif d’aventures et d’argent et repars sur les mers à bord du Défi, après seulement 3 jours d’escale.
De son côté, BOWEN, malade et fatigué de courir les mers, reste à Bourbon. Pour cela, il doit payer une forte somme au gouverneur, mais il meurt de dysenterie l’année suivante et sera enterré sur la grand-route comme tous les non-catholiques.


Carte des voyages de Gllles FONTAINE avec John BOWEN
(Jean-Claude Félix FONTAINE. Deux siècles et demi de l’histoire d’une famille réunionnaise, 1665- 1915. Premier volume : Jacques et Gilles FONTAINE — Les aventuriers, 1664-1729. L’Harmattan. 2001, p. 181)
NORTH est le nouveau capitaine et WHITE devient quartier-maître. À partir de là, les deux navires et leurs équipages se dirigent vers Madagascar. Je fais partie de l’équipage de WHITE qui nous emmène à Saint-Augustin tandis que NORTH et son équipage, sur le Défi, prennent la direction opposée et prennent leurs quartiers à Fénérive. Nous attendons le Défi qui ne vient pas, remontons vers Majunga, puis Sainte-Marie. Le mauvais temps nous force à chercher refuge dans une baie pour le mois de novembre 1704. Nous repartons à Majunga où nous restons trois mois en attendant la saison favorable. En avril 1705, nous repassons le cap d’Ambre et nous abritons dans une petite crique, vivant de poisson et de cochon sauvage pendant un mois. Finalement, arrivant à Sainte-Marie, nous apprenons que le Défi se trouve tout près, à Fénérive. Fin de la partie de cache-cache !
WHITE rachète le Défi à NORTH et nous repartons pour Majunga. En arrivant, nous rencontrons un navire de 50 tonneaux armé de six canons qui était aux mains de matelots français, des anciens du Degrave de la Compagnie des Indes Orientales. L’équipage accepte de s’associer à nous. En septembre 1705, le Défi, avec 100 hommes et 30 canons et WHITE comme capitaine, vogue vers Bourbon pour un séjour de très courte durée. Direction Mayotte - au passage nous capturons quelques embarcations avant de croiser un vaisseau de 1000 tonneaux et de 600 hommes d’équipage, le Malabar. L'ayant poursuivi toute la nuit, nous l’abordons à l’aube.
Le Défi est endommagé, WHITE l’abandonne aux prisonniers, avec des vivres, et nous nous installons sur le Malabar. Quelques jours plus tard, un bateau portugais est en vue. WHITE fait hisser le pavillon anglais, faisant ainsi croire à un allié. Les Portugais se laissent rejoindre. Nous les prenons par surprise. Ils sont impuissants face au pillage de leur bateau et à la capture de leur capitaine.
Un peu plus tard, nous nous emparons de la Dorothée. L’équipage, composé de Maures, n’oppose aucune résistance. WHITE abandonne le Malabar et le capitaine de la Dorothée avec quelques vivres. Cette prise rapporte 200 livres à chacun.
Depuis huit mois, nous croisons près des côtes éthiopiennes. Nous avons gagné beaucoup d’argent et aspirons à un peu de repos. Une dernière escale pour nous ravitailler avant de repartir pour Madagascar, puis Bourbon.
Sur combien de navires ai-je servi en tant que flibustier ? Au bout de cinq ans, j'ai mon content d'aventures. Le 18 décembre 1706, à bord de la Dorothée, je reviens à Bourbon avec un magot de 2000 écus. Cette somme importante — dix fois le salaire annuel du gouverneur — va me permettre de m’installer sur ma part de la propriété de mon père, d’acheter des esclaves pour la faire fructifier et de me marier.
Le 8 février 1707, je tourne définitivement la page de la flibuste en épousant Françoise LAURET, âgée de seize ans. La suite est une autre histoire...


Extrait du contrat de mariage de Gilles FONTAINE et Françoise LAURET (Archives départementales de La Réunion, Registre C 2791)
Mireille Hardy - mirehardy@gmail.com