Sosa 26 — Prosper PÉLOQUIN

Une fuite en avant

4/14/20245 min read

Carte postale de Constantine (Algérie) au début du XXI siècle - (Source : Creative Commons)

Nous savons très peu de choses de cet arrière-arrière-grand-père, le premier PÉLOQUIN à s’installer à La Réunion. Il donne l’impression d’avoir fui toute sa vie, laissant peu de traces et beaucoup de points d’interrogation.

Hypolite “Prosper” PÉLOQUIN, tu es né le 14 août 1822 à Marseille, fils de Michel “Tropez” PÉLOQUIN et de “Thérèse” Virginie Véturie MEISSONIER.

Tu as probablement souffert de vivre à l'ombre de Tropez, homme d’affaires bouillonnant, personnalité hors normes, charismatique, envahissante… Tropez a un don pour les affaires mais aussi une fâcheuse tendance à prendre des risques et à perdre de l’argent. Avec lui, la vie de famille est mouvementée et les situations parfois rocambolesques. Par exemple, au début des années 1830, ses affaires étant florissantes, il a acquis tout un bloc de maisons, le « domaine Péloquin », sur le Grand Chemin d’Aix. D’après le recensement de 1832, Il occupe le n° 127 avec son épouse, leurs trois filles, un veuf et son fils, tandis que ses trois fils aînés, Louis, Victor et toi, Prosper, âgés de seulement 12, 11 et 10 ans, pensionnaires au Collège Royal de Marseille, sont domiciliés au n° 133 avec un couple, un maître d’études, deux pensionnaires et une célibataire. Un bien curieux arrangement !

Après tes études, tu sembles vouloir suivre les traces de ton père dans l’exploitation et le négoce du sel. D'après un article du Courrier du Gard en 1846, tu possèdes des salines et tu viens de t’associer avec deux autres négociants pour créer une société basée à Nîmes afin d’organiser la vente du sel provenant des dites salines.

(Le Courrier du Gard, 3 avril 1846)

L’association avec Victor Daniel et Compagnie était prévue pour durer huit ans. Et donc, quelle surprise de te retrouver trois ans plus tard à Saint-Pierre de La Réunion où tu t’es installé comme négociant !

Pourquoi as-tu quitté Marseille ? Qu’est devenu ton négoce de sel ? La société de Victor Daniel a-t-elle fait faillite, as-tu rompu ta participation de manière unilatérale ou continué à y participer à distance ?

En l’espace de trois ans, tu décides de quitter Marseille, vas à La Réunion, t’établis à Saint-Pierre comme commerçant, fais la connaissance d'une jeune fille de 16 ans, Cécilia CIRON, et l’épouses ! Cela semble un peu précipité — fuis-tu quelque chose ou quelqu’un ?

Cécilia a dix ans de moins que toi. Fille illégitime de Lucine BEAULIEU, Créole née esclave, et de Michel CIRON, elle vient d’être reconnue par son père naturel. Votre mariage est célébré le 25 juillet 1849.

L’année suivante, Cécilia accouche d’une fille, Marie “Philomène” Pauline. Une deuxième fille, “Marie” Virginie, (notre arrière-grand-mère), naît en 1853. Enfin, 1855 voit la naissance d’une troisième fille qui décède à l’âge de 3 ans.

Pendant une vingtaine d’années, votre petite famille mène une vie discrète.

Ta mère décède en 1870, ton frère Victor (installé à La Réunion en même temps que toi) meurt l’année suivante et ton père en 1872. Les six enfants survivants héritent en indivis d’un ensemble de deux immeubles contigus rue Barthélémy à Marseille. Ces biens sont mis en vente à la demande d’une créancière de Louis, ton frère aîné. La fratrie se fait représenter par un avoué, à l’exception de toi : tu ne t’associes pas à eux dans le délai imparti, en conséquence de quoi tu es déclaré “défaillant” dans le règlement de l’héritage.

Quelle est la raison de cette défaillance ? L’éloignement et les délais de communication entre Marseille et La Réunion ou le refus de laisser une trace ?

En 1874, tu es propriétaire et garde maritime à Saint-Pierre. En septembre 1885, à l’occasion du mariage de Marie avec Louis FONTAINE, nous découvrons que tu vis en Algérie. Tu envoies ton consentement au mariage via un acte notarié en forme de brevet passé chez un notaire de Constantine où tu résides en tant que propriétaire, et tu fais de même pour le mariage de Philomène en 1888.

L’acte de décès de Cécilia en 1901 dit qu'elle est « mariée à feu sieur Hypolite PÉLOQUIN ». Vous n’aviez donc pas divorcé.

Pourquoi as-tu quitté La Réunion? Les recherches notariales pour l’héritage de ton père ont-elles été l’élément déclencheur de ton départ, ou la campagne de colonisation de l’Algérie orchestrée par le gouvernement français ? Es-tu parti pour un séjour limité qui s'est transformé ensuite en une expatriation définitive ?

Tu meurs à l’hospice des vieillards de Constantine le 7 août 1890, probablement seul et dans la misère — aucun proche n'est mentionné dans l'acte de décès et tu n’étais plus propriétaire mais journalier.

Annonce du décès de Prosper PÉLOQUIN dans la rubrique « Faits divers » du Courrier Constantinois du 14 août 1890

Sur ton acte de décès, comme dans l’entrefilet du Réveil Constantinois, tu es dit « veuf de Cécilia Cicou [sic] ». C’est étonnant car ton épouse meurt dix ans plus tard !

Alors, as-tu abandonné ta femme et tes filles pour, une fois en Algérie, mentir délibérément en te déclarant veuf, histoire de refaire ta vie en toute tranquillité ?

Encore un détail… Je pense que ta signature révèle un pan de ta personnalité. Pas de « Prosper Péloquin », mais « S Péloquin jeune ». “S” pour “Sieur” et “jeune” par rapport à son père ? Peut-être l’envie de t’affirmer tout en te cachant derrière la figure tutélaire de Tropez. Et, surtout, le trait arrondi et démesuré qui prolonge ta signature et révèle à la fois de l’ostentation et un désir d’occuper tout l’espace jusqu’à rayer ton épouse.

Signatures de Prosper et de Cécilia au bas de leur acte de mariage