Sosa 231 — Louise PAYET
Un divorce aux forceps
5/5/20245 min read


Quarante-six ans et dix enfants après leur mariage, Louise PAYET obtient le divorce d’avec son époux, Alexis LAURET, lequel a résisté jusqu’au bout
L’hôtel de ville de Saint-Pierre de La Réunion entre 1890 et 1910
(Carte postale, Archives départementales de La Réunion)
Aujourd’hui, le 3 prairial de l’an 7 de la République, je voudrais dire à toutes les femmes qui souffrent dans leur mariage qu’elles peuvent s’en libérer.
Je m’appelle Louise PAYET. Je suis la fille d’Antoine PAYET et de Thérèse FONTAINE et la petite-fille du primo-arrivant Antoine PAYET et de Louise SIARANE. Je n’avais que 14 ans lorsque l’on m’a mariée à Alexis LAURET.
Alexis — Jean Baptiste Alexis pour l’état-civil — est le fils d’Alexis LAURET et de Brigitte BELLON et le cousin germain de Jean Baptiste LAURET, époux divorcé-remarié de Marianne Silvie FONTAINE. Mon mari et son cousin sont tous les deux les petits-fils du primo-arrivant Jacques LAURET, le premier étant le fils d’Alexis et le second le fils de Joseph. [J’avoue, c’est un peu compliqué…]
Alexis et moi nous marions le 27 novembre 1753 à Saint-Pierre de La Réunion.
Acte de mariage d’Alexis LAURET et de Louise PAYET le 27 novembre 1753 à Saint-Pierre
(Archives CIVIS, Ile de La Réunion)
À 14 ans, on est encore une enfant. Je n’avais aucune connaissance de ce que représentait le mariage à part ce que ma mère m’en avait dit, c’est-à-dire seulement que le devoir d’une femme était d’obéir à son mari et que je me mariais « pour le meilleur et pour le pire ». Le pire a commencé dès notre nuit de noce — une vraie boucherie — et je n’ai jamais connu le meilleur. Les grossesses se sont enchaînées ; à peine un enfant était-il sevré que j’attendais le suivant. Entre les fausses-couches et les bébés mort-nés, j’ai élevé dix enfants.
Mon époux, un homme grossier et violent, buvait plus que de raison, me trompait avec la première venue et ne reconnaissait aucun tort. Je n’étais pour lui que la mère de ses enfants et une épouse officielle — une poule pondeuse et une jolie potiche !
Que de fois j'ai songé à m’enfuir ! Mais une mère n’abandonne pas ses enfants. J’ai donc supporté cette situation pendant quarante-cinq ans.
Lorsque la loi instaurant le divorce a été promulguée le 20 septembre 1792, j’ai commencé à envisager de le quitter. Le cousin de mon mari, Jean Baptiste LAURET, et son épouse, Marianne Silvie, ont divorcé en 1796. Tous les deux ainsi que plusieurs de mes amis et même mes enfants m’ont encouragée à faire la démarche, mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas, encore et toujours à cause de mes enfants... Ce n’est que lorsque ma dernière fille, Marie Hélène, s’est mariée, que je me suis sentie dégagée de mon devoir de mère. Ensuite, il m’aura fallu encore plus d’un an pour me décider à franchir la porte de la Maison commune le 25 brumaire dernier. Je tremblais comme une feuille, de peur que ma demande soit rejetée.
Je me doutais que ce ne serait pas facile mais je n’avais pas idée de la résistance qu’Alexis allait opposer à ma démarche. Il ne voulait pas entendre parler de divorce et, jusqu’au bout, il a systématiquement ignoré les injonctions des services de l’état-civil.
J’imagine qu’Alexis pensait et claironnait à la ronde « Je ne sais quelle mouche a piqué Louise. De quoi se plaint-elle, enfin ? Elle n’a jamais manqué de rien, j’ai toujours subvenu à ses besoins. La place d’une femme n’est-elle pas aux côtés de son époux ? On dit que seule la mort peut défaire les liens du mariage. Cette loi qui autorise le divorce est une infamie. En aucun cas je ne me ferai complice de ce sacrilège ni ne participerai à cette mascarade qu’ils appellent “divorce”. Pour moi, c’est un non-sujet, il n’y a pas, il n’y aura jamais de divorce. Fermez le ban ! »
Vous pensez que j’exagère ? Lisez donc ci-dessous la chronologie de la procédure de divorce.
Le 25 brumaire an 7 de la République (15 novembre 1798), je dépose ma demande le divorce.
Le 27 brumaire (17 novembre 1798), ma demande est signifiée à mon époux.
Par trois fois, nous sommes tous les deux sommés de comparaître en la Maison commune de Saint-Pierre : le 25 frimaire (15 décembre 1798), le 25 pluviôse (13 février 1799) et le 25 floréal (14 mai 1799). Je me présente à chaque comparution, mais Alexis ignore les convocations et ne donne même pas d’excuse. Après chaque comparution, à ma demande expresse, ma déclaration lui est signifiée : le 6 nivôse (26 décembre 1798), le 1er floréal (20 avril 1799) et le 25 floréal (14 mai 1799).
Par ordonnance en date du 25 floréal (14 mai 1799), la dernière comparution est fixée au 3 prairial (22 mai 1799), et l’officier public Jean Léonard BURY, chargé de constater l’état civil des citoyens, annonce que le divorce sera prononcé, que le citoyen LAURET soit présent ou absent.
Le divorce est prononcé le 3 prairial an 7 de la République (22 mai 1799), en l’absence d’Alexis LAURET.


Extrait de l’acte de divorce d'Alexis LAURET et Louise PAYET le 22 mai 1799
(Source : Archives nationales de l’Outre-mer)
Quel soulagement lorsque le tribunal a prononcé ces mots magiques :
En conséquence nous, officier public susdit, sur la réquisition de la comparante en sa présence et de celle de ses parents et amis et en l’absence dudit citoyen Lauret, conjoint, duement appelé, avons déclaré au nom de la loi que le mariage d’entre laditte citoyenne Louise Payet et le citoyen Jean Baptiste Alexis Lauret est dissous.
J’ai perdu quarante-six années de ma vie avec cet ignoble individu et le combat que je viens de mener m’a épuisée, cependant aujourd’hui est le plus beau jour de ma vie. Je suis heureuse car enfin libre…
Épilogue
Louise PAYET meurt le 31 juillet 1800, un peu plus d’un an après son divorce. Elle a 61 ans.


Acte de décès de Louise PAYET le 12 thermidor an 8 à Saint-Pierre
(Source : Archives nationales de l’Outre-mer)
D’après la déclaration de décès, elle est l' « épouse du citoyen Alexis Lorret ». Et l’acte de décès d’Alexis, mort cinq ans plus tard, le dit « veuf de Louise Payet ». Même après la dissolution officielle du mariage, Alexis refusait donc toujours d’admettre que Louise n’était plus son épouse !
Il faut parfois beaucoup de temps à la société pour accepter les changements.
Mireille Hardy - mirehardy@gmail.com