Sosa 1542 — Athanase TOUCHARD
« Compère Athanase », le sage de Bourbon
7/22/20247 min read


La sagesse d’Athanase TOUCHARD, par ailleurs travailleur, instruit, esprit libre et forte personnalité, lui a permis de jouer un rôle politique important dans les premières années de l’île Bourbon.
Le "Tour des roches" à Saint-Paul (source : rentiles.fr)
Athanase TOUCHARD est le grand-père maternel d’Élisabeth LEMERCIER, épouse de Jean Baptiste LEFÈVRE, lui-même ancêtre à la 6e génération de Virginie LALLEMAND.
Né à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) vers 1640, il débute comme laboureur, mais les voyages l’attirent. Comme Jacques FONTAINE, il signe le « livre des engagés » de la Compagnie des Indes orientales en 1664. Cependant, il n’est pas certain qu’il fasse partie du groupe des vingt colons qui arrivent à Saint-Paul en 1665. Selon certaines sources, il débarque à Madagascar où il reste quelques années. Ayant échappé au massacre de Fort-Dauphin, il arrive sur Bourbon avec la flotte de BLANQUET de La HAYE le 27 avril 1671.
En 1676, il épouse à Saint-Paul une Malgache, Élisabeth HOUVE, née sur les hauts plateaux malgaches où vit le peuple des Hova (prononciation “Ouve”). Élisabeth est la veuve d’Henri MANGROLES avec qui elle a eu une fille, également prénommée Élisabeth, née à Bourbon le 17 juin 1670.
Athanase et Élisabeth auront onze enfants. Il « prend un grand soin de sa famille, et élève ses enfans d’une manière toute édifiante. Aussi sont-ils l’exemple de sagesse de tous les Créols de l’Isle ». Élisabeth est aussi exemplaire, elle « a toujours vécu dans l’estime de tout le monde [et elle] donne à ses enfants les bons principes de sagesse qu’ils ont. […] Il vit plustôt comme un Saint, que comme un homme » (BOUCHER, Mémoire, p. 104).
Athanase fait partie des quelques hommes instruits de la colonie — il paraît qu’il a chez lui quatorze livres ainsi qu’un écritoire fermant à clef ! C’est aussi un excellent menuisier et un grand travailleur. Bref, il n’a que des qualités. Particulièrement réputé pour son bon sens, il a un ascendant naturel sur ses concitoyens, ce qui l’amènera à jouer un rôle prépondérant sur l’île.
Au début de la colonie, le gouverneur REGNAULT faisant des allers et retours réguliers entre Bourbon et Madagascar, les habitants recherchent le plus sage et le plus capable pour le remplacer pendant ses absences, et c’est Athanase qu’ils désignent. Notre homme devient ainsi en quelque sorte le premier président élu de la justice sur l’île. Il organise une représentation de notables qui statuent tant au civil qu’au criminel. Comme souvent à cette époque, la justice est plutôt expéditive : après un jugement toujours rendu rapidement et sans appel, on pend haut et court à l’arbre le plus proche tout criminel qui a été jugé coupable !
À la fin de l’année 1690, la destitution du gouverneur VAUBOULON est suivie d’une période trouble sur Bourbon jusqu’à ce que soit institué le Directoire de Saint Paul, un organe collégial de six membres choisis parmi « les anciens de Saint-Paul ». Athanase TOUCHARD préside ce comité dont les autres membres sont Antoine « La Roche » PAYET, Louis CARON, René HOAREAU, François MUSSARD et Lézin ROUILLARD.
Le Directoire représente une parenthèse de calme de deux ans (1694 à 1696) dans l’histoire constamment agitée de Bourbon.
Athanase TOUCHARD semble avoir géré les affaires de l’île avec beaucoup de sagesse. "[S]on avis était toujours demandé et écouté dans les délibérations litigieuses. L’assemblée présidée par lui était souvent embarrassée pour prononcer sa décision ; aussi, désirait-on savoir auparavant ce qu’il pensait, lui, dont l’opinion faisait toujours jurisprudence ; sitôt qu’il avait parlé, chacun de répéter : « Je suis de l’avis de compère Athanase ». Ainsi se rendaient les jugements. De là vient le dicton [réunionnais] « faire compère Athanase », c’est-à-dire être de l’avis de celui qui a parlé. » (CRESTIEN, p. 14-15).
Le Directoire est un bel exemple de démocratie ; par exemple, Jacques LAURET et Jacques MAILLOT, habitants de Sainte-Suzanne, sont chargés de rendre compte de ce qui se passe dans cette partie de l’île. Cette direction collégiale semble avoir réussi là où les gouverneurs avaient tous échoué, parvenant notamment à réglementer la chasse — une gageure car le droit à chasser à leur guise est vital pour les colons. C’est également cet organe qui établit le premier impôt de capitation de la colonie [impôt par tête, c’est-à-dire calculé en fonction du nombre de personnes vivant sur une exploitation] :
Les premiers habitants se plaignaient des rats qui dévastaient leurs plantations ; on avisa pour remédier à ce grand inconvénient. Sur l’initiative du compère Athanase, l’assemblée des notables étant pouvoir exécutif, obligea chaque habitant [...] à justifier de la destruction de six rats par semaine, et par tête de noir et d’habitant ; cette justification se faisait en forçant tous les colons à porter à la maison commune autant de fois six queues de rats qu’il y avait de personnes dans le domicile du contribuable (CRESTIEN, p. 16).
Pour siéger, les six membres du Directoire s’assoient, nu-pieds et la bertelle sur le dos, autour d’une grande pierre plate que l’on voit encore sur le chemin du Tour des Roches, à trois kilomètres environ à l’est de Saint-Paul.


La bertelle (ou bretelle) est un petit sac en vacoa qui se porte sur le dos.


Le vacoa (Pandanus utilis) ressemble un peu à un palmier. Les premiers colons entrelaçaient ses feuilles pour fabriquer des sacs, des ballots destinés à contenir diverses marchandises.
Cet artisanat perdure à La Réunion
Nonobstant le caractère sérieux des délibérations du Directoire, le cadre naturel et ouvert du lieu des réunions est source d’événements inattendus comme en témoigne cette anecdote. Près de la roche autour de laquelle se rend la justice se trouve une cascade tombant d’une hauteur de 200 mètres. Un jour de délibération du Directoire, un Noir marron « s’amusa, soit par curiosité, soit pour narguer l’auguste assemblée, à venir regarder d’une manière étrange nos législateurs : il se plaça dans l’embrasure du rempart par où s’échappe la cascade quand elle jaillit, et là, se mit à contempler l’aréopage dans une posture indécente et peu respectueuse, en somme, à l’inverse du bon sens. L’on ne nargue pas en vain des parvenus au pouvoir : le curieux aussitôt aperçu, l’un des juges se détacha de l’assistance, et pour punir l’insolent, il prit son mousqueton. « Pour un chasseur qui tirait à balle les paille-en-queue, la chose n’était pas difficile, surtout lorsque l’homme fait cible. » Le créole fit feu, et le loustic tomba mort du coup.
Quel était son crime ? Il était marron, en rupture de banc, et de plus, autre crime plus grand encore, il avait manqué au respect dû à l’assemblée des notables.
La ravine prit son nom de la posture du marron puni, nom que la décence ne me permet pas de transmettre à la postérité. » (CRESTIEN, p. 15).
[Je n’ai pas retrouvé le nom précis de la ravine].
TOUCHARD ne se prive pas de critiquer ouvertement les gouverneurs successifs et il fait partie de la cabale montée par le père CAMENHEN contre le gouverneur DROUILLARD en 1687. La cabale ayant échoué, le religieux cherche un autre moyen de peser sur la vie dans l’île. Il crée la « Congrégation du Mont-Carmel », sous la bannière de Sainte Thérèse d’Avila, réformatrice du Carmel, et c’est Athanase TOUCHARD qui reçoit le titre de Prieur de la Congrégation, tandis que Jacques FONTAINE, François MUSSARD et d’autres forment la troupe des congréganistes. Transformés en quelque sorte en moines laïques, ils défilent dans Saint-Paul, Saint-Sacrement en tête !
Sur le plan personnel, Athanase ne désire rien de plus que le strict nécessaire. Il acquiert d’abord une concession à la Montagne, puis une autre à l’étang de Saint-Paul en 1690. D’après le recensement réalisé cette même année, il n’a pas encore d’esclave alors que la plupart des autres colons en ont un ou deux, voire plusieurs.
Le recensement de 1708 montre qu’il a maintenant trois esclaves males et plusieurs terres, mais il reste modeste dans sa production et son élevage : il possède 50 moutons, 600 cabris, 30 cochons, 2 bœufs, un cheval et des volailles et récolte chaque année 300 livres de blé, 4 000 livres de riz, 3 000 livres de mil, 20 régimes de bananes et divers légumes— c’est-à-dire juste de quoi nourrir sa famille.
Athanase TOUCHARD a laissé son prénom à la ravine où il demeurait. La ravine Athanase se trouve à trois kilomètres environ à l'est de Saint-Paul.


Les repères sur la carte marquent le tracé de la ravine Athanase
La pièce de terre à la Montagne restera en friche, faute de bras et d’ambition. Par un arrêté de 1727, ses héritiers se verront confisquer et réunir au domaine leurs terres de Saint-Gilles qu’ils négligeaient d’entretenir. Il pourrait s’agir d’une vengeance politique pour punir l’attitude critique de TOUCHARD envers les différents gouverneurs.
Vers la fin de sa vie, Athanase est longtemps affecté par la maladie : [I]l y a plusieurs années qu’il est attaqué d’une furieuse goutte qui l’oblige à garder continuelement le lit, et le prive de la liberté de pouvoir du tout agir ; il faut le porter comme un enfant ; Cependant son incommodité n’est que dans ses piéds et dans ses jambes, car d’ailleurs il se porte bien. (BOUCHER, Mémoire p. 104)
Athanase décède le 16 août 1715 à Saint-Paul.


Acte de sépulture d'Athanase TOUCHARD (Archives nationales de l'Outre-mer)
Élisabeth meurt à Saint-Paul le 3 août 1729, victime de l’épidémie de vérette qui frappe l’île Bourbon.
Mireille Hardy - mirehardy@gmail.com