Marc VIDOT et Robert DUHAL
Condamnés aux galères
10/30/20247 min read


Marc VIDOT et Robert DUHAL ont des liens indirects avec la famille FONTAINE, ce sont des collatéraux et non des sosas.
Fait intéressant, ils partagent tous les deux le même destin tragique.
L'armement des galères
Marc VIDOT
Je m’appelle Marco VIDOTO et suis né le 16 avril 1661 à Rovinj, une ville d'Istrie-Croatie (ou Rovigno, qui appartenait autrefois à Venise). N'ayant aucune éducation et ne sachant même pas signer, je m'engage sur un navire et arrive à Bourbon en 1681 sur le Soleil d’Orient en provenance des Indes. Il y a beaucoup de terres disponibles sur cette île, aussi m'installè-je comme laboureur à l’embouchure de la rivière Sainte-Suzanne.
Huit ans plus tard, j’épouse Marie ROYER qui n’a que 13 ans. Nous avons trois enfants : Antoine, Ignace (future épouse de Pierre FONTAINE, le fils de Jacques "le Parisien", puis de Jacques LAURET), et Geneviève.
En 1690, le gouverneur VAUBOULON m’accorde une concession pour mes terres de Sainte-Suzanne. C'est une des escroqueries dont il est coutumier car il n'a pas le droit de vendre des terres qui appartiennent au Roi.


Extrait du recensement de 1690 (Archives nationales de l'Outre-mer)
Quartier de Ste Suzanne
Mort aux galeres de Marseille le 29 avril 1704 Affaire politique.
Marc Vidotte Vénitien marie a une femme
mestice et creole de cette isle a un petit garçon
et un negre
Robert DUHAL
Originaire de Pleudihen (évêché de Dol), près de Saint-Malo, aujourd’hui dans les Cotes-d’Armor, je suis baptisé le 4 avril 1658.


Acte de baptême de Robert DUHAL (AD des Côtes-d'Armor)
Robert duhal fils a jan et de bertranne clement fut baptizé le jeudi quatriesme jour davril et fut parain noble homme guy leroy Sieur de la paupinière et roberte clement marainne
Arrivé à Bourbon en 1686 sur le Saint-François d’Assises, je m'installe comme forgeron à Saint-Denis et, quelques mois plus tard, j’épouse Thérèse MOLLET.
Le contrat de mariage est établi le 18 janvier 1687, mais il a fallu attendre le passage d'un prêtre sur Bourbon pour célébrer notre union le 14 mars suivant.


Signature de Robert DUHAL et marque de Thérèse MOLLET au bas de leur contrat de mariage (AD de La Réunion)


Du Hal Robert et Mollet Thérèse. 14 mars 1687. N°_3 — Je soussigné Frère Jacques d’Angoulême, Prédicateur Capucin et Missionnaire apostolique, de la Province de Touraine, confesse et certifie à tous ceux à qui il appartiendra, qu’ayant relâché dans la rade et port du quartier de Saint-Paul, dans l’île de Bourbon, qu’on nomme ordinairement Mascareing, qu’est un lieu dépendant de nos missions des Indes, y avoir célébré les cérémonies des noces et mariages, dans l’Eglise paroissiale de la Conception, dite anciennement du quartier de Saint-Paul, entre Robert du Hal, de la paroisse de [un blanc] en Bretagne, et Thérèse Mollet, native de l’île de Bourbon, fille de Claude et de Jeanne de Lacroix, ses père et mère, tous deux habitants de la susdite île — Fait dans la susdite Église paroissiale le quatorze mars mil sept cent quatre-vingt-sept — Transcrit par G. Camenhen
Acte de mariage de Robert DUHAL et Thérèse MOLLET
(AD de La Réunion)
Thérèse et moi avons quatre enfants : Thérèse, Pierre, Jeanne et Marie Anne.
Le 7 juillet 1687, j’acquiers une habitation à la ravine du Butor près de Saint-Denis, pour la somme de 90 livres.


Quartier de Saint-Denis
Mort aux galeres de paris le 20 may 1714
Affaire politique
Extrait du recensement de 1690 (Archives nationales de l'Outre-mer)
Robert Duhal forgeron Marié a une femme
blanche Creolle de cette isle a un negre et une negresse
L’affaire VAUBOULON
Face au chaos qui règne sur Bourbon, Louis XIV missionne Henri de VAUBOULON pour remettre de l’ordre sur l'île. VAUBOULON débarque le 11 décembre 1689 et se fait immédiatement reconnaître gouverneur de Bourbon, mais il est tyrannique, cruel, âpre au gain et ne tarde pas à commettre des abus de pouvoir et à pressurer la population, extorquant leurs économies aux colons et abusant de leurs femmes. Un complot pour le destituer s’organise. Robert DUHAL et Marc VIDOT font partie des conjurés. Le gouverneur est arrêté dans l’église de Saint-Denis le 26 novembre 1690 et placé dans une geôle. Il meurt, sans doute empoisonné, le 18 août 1691.
L’Escadre de Serquigny arrive sur Bourbon le 2 juillet 1696. Son commandant, le Comte de SERQUIGNY constate que tout va à vau l'eau sur l'île (il n’y a plus de gouverneur, les habitants ont établi un directoire, des forbans ont envahi la colonie…) et décide de ramener l’ordre. Il enquête pour établir les faits, puis fait arrêter les quatre hommes soupçonnés d’avoir joué un rôle dans l’arrestation et la mort de VAUBOULON. Un premier procès est mené sur place pour juger Robert DUHAL, Marc VIDOT, Jacques BARRIÈRE et Julien ROBERT. Le 4 septembre 1696, le Comte de SERQUIGNY ramène en France les présumés coupables qui sont incarcérés à Lorient dans la citadelle de Port-Louis. Le père Hyacinthe et FIRELIN, qui ont joué un rôle dans la destitution du gouverneur mais n’ont pas été jugés sur l’île, sont également emmenés à Lorient. Le procès se tient au tribunal de Rennes ; il débute en mars 1697.
Il ressort des minutes du procès que VIDOT ne sait pas où a été fomentée la conspiration contre le gouverneur, « entendant très peu la langue française, laquelle il parle maintenant assez bien » ; il dit qu’il n’a pas participé à la conspiration et ne sait pas qui en est à l’origine. Selon lui, chacun des habitants de l'île avait un bon motif d'en vouloir au gouverneur. Il reconnait qu’au moment de l’arrestation dans l’église, « il tira son coutelas mais sans avoir dessein d’en faire aucun mal ». Il assure « qu’il n’était point à St Denis lorsque le Gouverneur est mort, et ne sait point de quelle maladie il est décédé […] et n’a ouï parler du poison que deux ou trois ans après ».
DUHAL dit qu’il est vrai qu’ils étaient quatre à avoir arrêté le Gouverneur par l’ordre du Père Hyacinthe, Capucin de Quimper, « parce que ledit Gouverneur les tyrannisait ». À la question « Qui arrêta le premier dans l’église le Gouverneur et lui ôta son épée ? », il répond que « La Roche [Julien Robert] le saisit le premier et lui ôta son épée, que lui, répondant, se mit derrière lui et le prit par le bras pour le faire s’asseoir dans son fauteuil et Vidot tira un grand couteau d’environ un pied et n’a rien entendu dire lors par ledit Vidot ». À la question « Qui l’avait porté à se révolter ainsi contre le Gouverneur ? », il répond « que le Gouverneur lui avait ôté tout ce qu’il avait dans l’Ile et le menaçait de lui faire perdre la vie ».
Des nobles et gens du clergé de Bretagne produisent une attestation notariée pour la défense de Robert DUHAL, mais ce sera peine perdue.
Le verdict est rendu le 24 mai 1697.
Épilogue
VIDOT est condamné à cinq ans de galères et envoyé au bagne de Marseille. Il meurt à l’hôpital des galères de la cité phocéenne le 21 avril 1704 (et non le 29 avril, comme noté en marge de l’extrait du recensement de 1690).


Arsenal des galères de Marseille, 1666, Jean-Baptiste ROZE (Gallica)
DUHAL est condamné aux galères à perpétuité, avec confiscation de ses biens. Après avoir passé dix mois à Rennes, il part avec une chaîne de huit galériens pour Saint-Malo où il travaille aux fortifications. Puis il est envoyé à la Bastille où il décède le 20 mai 1714 à l’âge de 56 ans. Comme pour VIDOT, sa condamnation et son décès au bagne sont notés en marge du recensement de 1690 avec la mention « Affaire politique ». Toutefois, son nom n’apparaît pas sur les listes des prisonniers de la Bastille.


La Bastille en 1725 (carte postale de 1914)
Robert DUHAL a joué de malchance. Il aurait pu revoir Bourbon et sa famille car Thérèse MOLLET a tout fait pour sortir son époux des galères, y compris payer 400 écus puisqu’une telle possibilité existait alors. L'envoi de cette cette somme est avéré, mais elle n’est jamais parvenue à destination :
Le 11 septembre 1715, en effet, elle donna mission à Pierre Delavigne-Buisson, commandant le François d'Argouge, de s'informer auprès de Guillaume Duhal, de Pleudiben, son beau-frère, « s'il a reçu la somme de quatre cents piastres, pour être employées au rachat de Robert Duhal, [...] forçat dans l'heureuse, galère du Roy à Dunkerque ». Deux cents piastres avaient été envoyées le 10 mai 1711, « et les deux autres deux cents piastres », le 11 décembre 1712. (Barassin, Mémoire, p. 385)
Mireille Hardy - mirehardy@gmail.com